Le pognon

Un commentaire récent sur Facebook m'a inspiré cet article:
"Je ne suis pas contre faire des réserves, mais je trouve ça limite vis à vis de ceux qui ne peuvent pas ! (...)"
Je compatis sincèrement envers ceux qui n'ont pas les moyens de pouvoir se préparer, ceux qui malgré leur boulot, n'arrivent pas à dégager suffisamment d'argent pour constituer des stocks, se procurer des équipements, acheter une terre, etc, et ceux qui malgré leurs efforts ne trouvent pas de boulot.

Première réaction: si je peux le faire et que mon voisin ne peut pas, je ne vais pas m'en priver par solidarité! 

Mais cette réaction de ma part est primaire et est somme toute sans grand intérêt.

En revanche le problème est légitimement soulevé: que faire sans pognon?

D'abord qu'est-ce que le pognon?

L'argent

L'argent qu'on possède, c'est une action économique qui a été compensée par des une valeur symbolique conventionnée.

Dans l'économie, il faut des ressources et une action pour produire quelque chose.

Ce quelque chose est soit un bien, soit un service. Ceux qui ont contribué à la production de ce bien et service sont compensés pour leur temps et/ou leur savoir-faire par de l'argent. L'argent n'est pas le résultat d'un travail, c'est le symbole de ce travail, reconnu et imposé légalement comme moyen d'échange.

Si vous possédez de l'argent gagné, vous avez en main un excédent de production économique par rapport à vos besoins. Ça s'appelle de l'épargne.

Si vous en possédez et qu'il a été emprunté, cet argent constitue une dette personnelle sur du travail (production économique) à venir, qui n'existe pas encore ou qui n'a pas été compensé.

Si vous en possédez et qu'il a été acquis par gain boursier ou par intérêt versé sur de l'argent prêté, cet argent constitue du travail exécuté par d'autres mais à votre profit.

Il faut retenir l'essence de l'argent: il représente légalement du travail, matériel ou immatériel. Il peut être accumulé ou dû mais il représente néanmoins du travail.

Mais attention, l'argent accumulé a beau représenter du travail qui a déjà été effectué, il n'en demeure pas moins que ce n'est pas du travail! Cette nuance est importante et elle est porteuse d'espoir pour ceux qui n'en ont pas.

Relativisation

Oui il faut du pognon.

D'abord, du pognon pour faire quoi? C'est le quoi qui détermine le combien.

Oui, il est aussi vrai de dire que c'est le combien qui détermine les limites du quoi mais c'est néanmoins prendre le problème par le mauvais bout de la lorgnette.

Le pognon ne doit pas dicter les besoins

On ne mange pas des p'tits billets, on mange de la nourriture. On se vêt de tissus et non de papier bancaires. 

L'argent est un moyen. Un moyen essentiel soit mais quand même un moyen. Ceci étant dit il n'y a pas que l'argent qui détermine notre capacité à nous préparer.

Plusieurs approches

Comme Piero San Giorgio le dit souvent, si on a de gros moyens financiers, on peut se préparer beaucoup plus rapidement et complètement que sans argent.

Il y a des gens qui ont tellement de moyens qu'ils se font préparer une BAD clé en main ou se font adapter leur maison et constituer des réserves par des spécialistes. S'ils en ont les moyens, tant mieux!

Et il y a des gens qui gagnent à peine de quoi vivre et qui n'ont aucun moyen de faire des économies.

En bout de ligne, tout au bas de la chaîne alimentaire économique, il y a ceux... qui survivent déjà car ils ne gagnent même pas de quoi vivre.

Peu importe où on se situe dans le spectre de la richesse, il y a une constante. Le riche aura les moyens de faire faire et le pauvre tentera de faire ou fera.

Avoir et/ou Savoir Faire

On parle beaucoup des BOB (bug out bags), des semaines ou des mois de réserves alimentaires, des équipements nec plus ultra et c'est très bien: j'aime mieux être équipé, pourvu de nourriture et avoir des outils en titane plutôt qu'en fer blanc.

Mais cela ne dispense pas d'apprendre à forger de l'acier afin de fabriquer ou réparer des outils, de savoir cultiver la terre ou de récupérer du matériel pour me constituer mon BOB.

J'ai fait une revue d'un beau gadget technologique, le Biolite Camp Stove, un équipement très bien conçu qui livre la marchandise. Si vous avez 200$ à claquer, que vous avez besoin d'un réchaud qui utilise les combustibles solides que vous trouvez et qui recharge les portables, c'est assurément un excellent système à acheter.

Ceci dit, le survivaliste ingénieux et sans moyens pourra se fabriquer un wood gas stove avec de vieilles conserves, s'acheter un thermocouple et les circuits requis pour moins de 30$ et quelques heures de travail.

S'il cherche suffisamment longtemps il pourra même trouver toutes ses pièces gratuitement, dans la récupération ou à travers des dons. La finition ne sera pas la même mais l'appareil servira aux mêmes fins. Évidemment fabriquer un circuit électronique qui gérera les flux de l'électricité produite par l'appareil, comme dans le Biolite Camp Stove, est exclu pour cause de moyens techniques mais ça fonctionnera quand même, bien qu'avec plus d'opérations manuelles.

La différence entre l'acheteur du Biolite Camp Stove et celui qui en aura fabriqué un? Et bien celui qui en aura fabriqué un saura le réparer s'il brise (sauf les circuits électroniques); il saura aussi en fabriquer d'autres et pourra les vendre.

Lequel des deux est le plus autonome: celui qui possède l'appareil ou celui qui va s'en construire un?

Évaluer avec autre chose que de l'argent

Quand on pense en termes monétaires, on réduit tout à ce qu'on gagne, à combien de gains ils nous faut pour nous procurer ceci ou cela. Si l'argent n'est pas un problème, tant mieux.

Mais si l'argent est rare ou totalement mobilisé à soutenir notre vie quotidienne, si le plateau des extrants et plus lourd que le plateai des intrants alors il faut changer le paradigme du Combien par le paradigme du Comment.

Il faut remplacer le "combien de temps me faut-il pour économiser afin d'acheter x." pour le "comment puis-je faire pour avoir x".

Pour ce faire, il s'offre à nous plein de possibilités:

  • Fabriquer
  • Apprendre une ou plusieurs disciplines afin de savoir fabriquer le bien
  • Récupérer les objets ou les matériaux abandonnés par leurs propriétaires
  • Annoncer notre besoin et attendre les dons. Beaucoup de gens (ma femme et moi, notamment) ne veulent pas jeter quelque chose qui pourrait encore servir, tel quel ou pour ses pièces, et cherchent des gens qui en auraient besoin.
  • Échanger du temps ou du savoir-faire contre des biens
  • Échanger un bien qui sert peu (ou qu'on peut remplacer en le fabriquant!!!) pour un bien qu'on ne saurait fabriquer
  • Et j'en passe: faites aller votre ingéniosité!

Nécessité fait loi

Sa génératrice produit 20 kw/h!
Je connais personnellement un survivaliste qui, selon les critères officiels, est pauvre et sans beaucoup de revenus. Pourtant, il a trois génératrices, il peut alimenter en électricité sa maison pendant une semaine entière rien qu'avec ses batteries à pleine charge, il a deux VTT, plein de bidons et de réservoirs de carburant pleins et des réserves alimentaires plus que suffisantes pour durer trois mois sans diminuer sa qualité de vie alimentaire.

Une de ses banques de batteries
Le gars est ce qu'on appelle chez nous un "patenteux". Il a refait sa cuisine en ne payant aucun matériel, juste en récupérant ce qu'il a trouvé. Et sa cuisine, elle n'a rien à envier à personne. Il a appris la mécanique, il a appris les bases de l'électricité, il a appris la menuiserie et la maçonnerie, il a agrandi sa maison seul, il sait faire de la plomberie, et la liste est longue.

Il n'a pourtant pas un sou en banque.

Ce n'est ni un génie, ni un demeuré, c'est un homme normal, discret et anonyme, qui a décidé d'être préparé et autonome. Il a appris à trouver des choses données gratuitement, à trouver les réelles aubaines, à patienter à travers ses recherches et à composer avec ce qu'il obtient.

Savoir tout faire est un don? Non, on ne sait jamais tout faire, on apprend beaucoup de choses et on ose. Parfois on se trompe mais plus on pratique, plus on réussit.

Notre situation

Notre famille n'est pas riche et nous n'avons pas les moyens de gaspiller. Je ne possède pas les meilleurs équipements en tout, je chasse les aubaines et je patiente longtemps, très longtemps avant d'acheter quelque chose.

Je fabrique ou répare moi-même ce que je peux et le Biolite Camp Stove que j'ai acheté constitue la pièce d'équipement la plus voluptuaire de ma préparation. Un petit luxe, finalement.

Mon arme la plus chère a coûtée 229$, la moins chère, 138$; j'achète des munitions quand il y a des rabais ou en volume avec d'autres.

Idem pour la bouffe. Je n'ai aucun Mountain House (un excellent produit au demeurant, que j'ai bien testé et que je recommande si vous en avez les moyens!) car j'ai trouvé une solution moins chère pour stocker de la nourriture. C'est du DIY, c'est plus près de ce que nos ancêtres faisaient mais ça nourrit, sainement et abondamment.

Je me suis construit un abri pour ma souffleuse à neige uniquement avec des matériaux récupérés ou donnés. J'en ai arrachés des clous! Mais ça m'a coûté zéro et une barre.

Mon bois de chauffage d'urgence, c'est du bois de palettes récupérées. Coût: zéro.

D'un autre côté, j'ai fabriqué deux postes de travail pour ordinateurs, ça m'a coûté quelques 2x3 à 1,29$ chacun et j'ai récupéré de vieilles tablettes en mélamine pour faire la surface. C'est pas joli, ça ne va pas non plus dans le salon mais j'ai évité une dépense de quelques centaines de dollars et nous avons maintenant des postes de travail ergonomiques et taillés sur mesure.

Si/quand les ressources et les matériaux seront rares et chers, je saurai faire des meubles utilitaires et rudimentaires avec les moyens du bord, faire des travaux et même construire des petits bâtiments d'entreposage. Entre autres choses. Ça c'est un acquis puisque je l'ai déjà fait. En me fondant sur ces bases je peux faire quelque chose de plus complexe.

Notre voyage au Magic Kingdom, héhé, ça fait des années qu'on en parle mais nous avons choisi de nous préparer.

Survivalisme on budget

Je suis un survivaliste "on budget". Je crois que c'est le cas de la majorité d'entre nous d'ailleurs. Si je me suis payé un petit luxe récemment, le reste du temps, j'ai une liste de priorités, je surveilles les aubaines et je fabrique quand je le peux. Parfois on peut attendre longtemps mais Rome ne s'est pas faite en un jour.

Je n'aime pas entendre "je me préparerais bien mais je n'ai pas les moyens". J'aime pas parce que ça me fait mal pour l'angoisse que ça cache et parce que très souvent, pas toujours mais très souvent, ce n'est vrai que faute d'imagination et de confiance en nos capacités à faire quelque chose. Ou faute de faire les choix essentiels.

Par contre le côté positif à l'absence de moyens, c'est la capacité de se débrouiller et avec peu, de faire beaucoup. Nos grand-mères ou arrière-grand-mères excellaient dans cet art.

Je ne suis pas en train de dire que la pauvreté est merveilleuse et que c'est une expérience à vivre au moins une fois dans sa vie. Par contre je dis que ceux qui sont dans cette situation peuvent "capitaliser" sur leur dénuement pour développer des habiletés qui compenseront en partie ou en totalité leur manque de moyens monétaires, si ce n'est déjà fait. Ils auront ainsi un avantage sur ceux qui comptent uniquement sur l'argent pour assurer leur survie quand ça ira mal.

Les autres, ceux qui en ont

Quand on compte sur l'argent pour assurer tous nos besoins, le jour où cet argent sera insuffisant verra naître de nouveaux démunis...

Dans mes réserves stratégiques, je n'ai rien à vendre. Le jour où on ne trouvera plus l'essentiel dans les magasins, les supermarchés et les pharmacies (que les dieux nous en préservent...) mes réserves prendront considérablement plus de valeur car elles seront irremplaçables, le temps de la crise ou pour toujours si nous assistons à un changement de paradigme économique et technologique.

Quand bien même on m'offrirait cinq cent dollars pour ma hachette qui m'en a coûté vingt-cinq, je refuserai car cet argent ne permettra plus d'acheter de quoi la remplacer. C'est d'ailleurs pour cette raison que quelqu'un m'offrirait cette somme: parce qu'on n'en trouvera plus dans les réseaux de distribution commerciaux usuels!

On m'offrirait la même somme pour couper, scier et fendre une corde de bois, je répondrais "pfffft!" pour la même raison: son papier-monnaie sera devenu sans valeur.

Voilà un exemple patent de ce que la dépendance à l'argent peut produire: dépendant de l'argent pour se préparer à survivre, dépendant tout court dans la survie.

Le même mec aura eu la brillante idée d'acheter ses haches, ses sciottes et même un godendart! Bon début sauf qu'il n'a jamais manipulé aucun de ces équipements de sa vie. Il est un peu mieux placé mais devra faire le dur apprentissage de l'art d'abattre un arbre,  de le débiter et de le fendre. C'est ni facile, ni sans danger.

Vous connaissez l'expression "faiseur de veuve"? Elle était largement employée dans les camps de bûcherons   car abattre un arbre est une activité potentiellement dangereuse. Un ami a moi qui abattait un arbre à la scie mécanique a reçu une branche pesant dans les 10 kg en plein sur le nez après une chute de 15 m. Il a été chanceux, il a pu se retirer à temps pour protéger sa tête. J'étais présent alors j'atteste que c'est réellement ce qui s'est passé.

Or, ce gars en a abattu des arbres dans sa vie! Ce n'est pas un bûcheron professionnel mais il avait plusieurs km2 de terrain boisé qu'il aménageait régulièrement. Il avait l'expérience et malgré elle, il a été blessé.

Avoir ou savoir?

Héhé, avoir ET savoir. Mieux vaut être riche et en santé que pauvre et malade comme l'a souvent dit le monologuiste Yvon Deschamps!

Et quand on ne peut pas avoir par l'argent, il y a moyen d'avoir par d'autres moyens. Des moyens légaux car se retrouver à l'ombre est tout le contraire de l'autonomie.

Toutefois s'il est réellement impossible de s'équiper (nourriture, vêtements, équipements, etc.), il reste le savoir-faire dans un domaine potentiellement en demande qui sera échangeable (je n'ose pas dire monnayable) dans les temps de nécessité.

Je ne crois pas au "quand on veut on peut". Le paraplégique ne marchera pas du seul fait de vouloir marcher.

Par contre le "aide-toi, le ciel t'aidera" a du sens. Je ne parle pas d'interventions divines mais bien de faire des efforts dans une direction et d'être susceptible de recevoir des coups de mains, de trouver des occasions ou même de recevoir des choses gratuitement.

Premier projet?

Je ne vous ai pas raconté des aspects de ma vie pour faire la morale ou poser en modèle. J'ai partagé cela pour démontrer qu'on peut faire quelque chose même si la pensée courante nous convainc de croire que pour agir, avoir ou posséder, il faille de l'argent.

Les survivalistes urbains qui disposent de 3 m.c. de balcon, les preppers du tertiaire qui travaillent dans les papiers ou sur des planchers de magasins, vous avez une tête, des mains, des pieds; rajoutez à ça quelques outils et commencez un projet de fabrication d'équipement de survivalisme.

Avec le temps et la pratique, vous découvrirez une chose merveilleuse: vous êtes capable, seul, d'améliorer votre sort comme si vous aviez de l'argent.


Réagissez sur 



Commentaires

Loup Espiègle a dit…
Le commentaire sur FB est ridicule et insensé. Tout au contraire, braves gens, c'est en vous préparant que vous aurez le choix d'aider les autres en cas de besoin.

Des outils, et de bonne qualité, achetés neufs ou d'occasion, seront priceless en cas de besoin. J'ai 3 godendarts que j'ai testé avec les collègues, mais pas encore sur du gros arbre. Cet hiver peut-être ? :-)

Anyway, a good article that will inspire me for sure !
Le Colonel a dit…
Excellent article. Je constate tous les jours l'ingéniosité de personnes qui n'ont rien mais qui ont du bon sens, de l'observation et ... du courage.

Mais la plupart du survivalisme occidental est fortement lié au commerce et à l'argent. Et pourtant c'est dans cette société qu'il y a le plus de gaspillage et dons de possibilité de récupérations et transformation d'objets.

Dernière précision : ce n'est pas trois jours avant l'annonce d'un ouragan que l'on commence à s'équiper. Mais j'ai vu des personnes devenir de vrais survivalistes sur les lieux d'une catastrophe sans aucune préparation.

Un salut de Liège Belgique. Mon carnet de la survie sur mon site perso (rien à vendre ...) http://www.digitmaking.com
Anonyme a dit…
Étant nous meme dans une situation précaire financierement en tant que jeune ménage, je trouve le sujet tres pertinent. Oui, le fric c'est un gros atout, mais les connaissances ne demandent souvent rien de plus que de la bonne volonté et un minimum de débrouillardise. Merci pour cet article interessant mais surtout encourageant!
CSTG
maigrir noël a dit…
très bon article, on a de quoi survivre
Anonyme a dit…
Article intéressant qui démystifie le survivalisme. Vous avez dosé suffisamment l'humour et le réalisme pour gagner de la crédibilité. Je pense qu'il existe aux USA des groupes survivalistes qui vivent repliés sur eux-même comme dans une secte et qui se rapprochent plus d'une psychose sociale que d'un mouvement sain de prudence. Je pense que vous êtes un passionné de la prévoyance et ce n'est pas malsain en soi. Bravo pour l'article!

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