Le piège d'une bonne idée

Un petit mot avant de commencer...

Je suis très occupé par trois projets assez mobilisants en terme de temps et c'est ce qui explique l'espacement de mes chroniques. Je vous prie d'être patient(e), j'en ai quand même pour plusieurs mois! Je vais quand même finir par prendre une vitesse de croisière et régulariser mes publications.

Comme vous le savez, ou si vous ne le savez pas encore, je suis observateur d'à peu près tout ce qui bouge et qui se relie de près et de loin à la prévoyance et à ce qui peut l'affecter. C'est dire que le sujet est vaste.

J'observe aussi les comportements humains et les mentalités qui les guident. J'en tire des leçons qui, quand elles se répètent avec régularité, peuvent devenir des règles dans mon univers de survivaliste.

J'ai vu un reportage il y a quelques semaines sur des freegans, les "gratuivores", des gens qui font les poubelles des restos et des supermarchés afin d'y récupérer les aliments qui sont encore comestibles et les consommer. Idée originale, pratique qui n'est pas pour tout le monde et que je respecte même si elle ne me séduit pas une seule seconde.

Tout le monde sait aussi que des gens réussissent à se chauffer en brûlant de l'huile comestible usée de récupération ou encore s'en servent comme combustible à la place du fioul. Idem pour les palettes qui servent à alimenter les foyers ou les poêles à bois.

On pourrait parler aussi des bricoleurs qui vont dans les cimetières automobile récupérer des pièces usagées mais néanmoins parfaitement utilisables pour leur propre véhicule. 

Les exemples sont nombreux et ces comportements sont louables en eux-même: ce qui est usé et jeté peut avoir une nouvelle vie et les gens qui récupèrent ces choses déboursent moins, consomment moins de nouvelles ressources et s'affranchissent un peu plus de la société de consommation.

Le bois produit par la taille de mes thuyas (faussement appelés "cèdres" au Québec) est récupéré, une partie est compostée et l'autre sert de réserves de fagots pour la cuisson d'urgence ou pour faire des feux de joie.

Mon huile de friture usée est restockée dans ses bidons de fer blanc et conservée pour servir de combustible d'éclairage dans une lampe à huile ou comme moyen de chauffage dans une petite chaudière, qu'on appelle une "truie" dans mon coin.

Je suis aussi un adepte de la récupération des palettes, qu'on peut brûler pour produire de la chaleur ou utiliser pour bâtir des structures. 

Le piège

En l'absence d'un changement des conditions socio-économiques actuelles, c'est à dire en situation d'abondance, sans problème d'approvisionnement et avec une économie de consommation qui tourne, même au ralenti, la récupération comme moyen d'augmenter son autonomie est une excellente idée et une façon de vivre certainement aussi astucieuse que respectueuse de l'environnement.

Toutefois ce n'est pas une manière fiable d'être autonome en toutes circonstances.

Dans l'Union Soviétique, la population qui vivait de manière institutionnelle en mode prévoyance. Elle produisait peu de déchets domestiques car tout était réutilisé. 

La population consommait moins de choses que les occidentaux, en partie à cause des restrictions mais surtout parce que les citoyens soviétiques produisaient eux-mêmes des aliments sur le terrain de leur datcha.

Leurs déchets alimentaires allaient engraisser le potager sous forme de compost, le bois était conservé s'il pouvait servir à produire des objets ou brûlé pour se chauffer, les métaux étaient récupérés, les emballages de papier servaient d'allume-feu, et j'en passe.

Un tel mode de vie offre peu d'opportunités pour les récupérateurs des biens et des aliments, de sorte que ce qui est une bonne idée du point de vue économique, environnemental et éthique, perd complètement son applicabilité dans un monde aux ressources si rares qu'elles ne sont plus gaspillées.

Autonomie d'opportunité ou autonomie "autonome"

Je distingue les deux formes d'autonomie, hélas au prix d'une tautologie, mais elle a sa place pour permettre de comprendre la distinction que je veux apporter.

L'être humain est un être grégaire et sa complète indépendance est utopique: nous avons besoin d'autrui pour vivre et prospérer, parce que les journées n'ont que vingt-quatre heure et que nos talents sont limités et inégalement répartis d'un individu à l'autre.

L'autonomie d'opportunité est une forme d'autonomie qui repose sur la débrouillardise, la recherche d'occasions de nous procurer ce dont on a besoin et l'adaptation des ressources existantes à nos besoins spécifiques. 

En d'autres termes, les autonomes d'opportunité sont des cueilleurs de ce qui existe, de ce qui est libre et n'est plus utilisé mais surtout, de ce qui a été produit par d'autres

En ce sens, ils sont vulnérables à une grande quantité de facteurs donc le moindre est la raréfaction des ressources essentielles.

Un exemple. Il existe plusieurs "recettes" de dentifrice maison utilisant des huiles essentielles et du bicarbonate de soude. Ces dentifrices sont efficaces et sont une excellente alternative aux produits commerciaux. Ils représentent une économie d'argent mais surtout une alternative plus saine. 

La personne qui fabrique son dentifrice peut à juste titre se déclarer autonome face à Procter & Gamble et à tous les manufacturiers de produits d'hygiène personnelle.

Mais voilà: ce dentifrice maison est basé sur l'usage de produits manufacturés. Ces produits manufacturés sont disponible tant que les mines, les usines de transformation et les grands canaux de distribution fonctionneront. C'est une forme d'autonomie d'opportunité.

Cependant d'autres utilisent le charbon de bois comme base de dentifrice, le charbon de bois étant une matière que chacun a la capacité de produire sans qu'il ne soit besoin de grandes ressources: du bois, de la terre ou de la glaise et du feu suffisent

Vous l'aurez compris, l'autonomie "autonome" repose sur la disposition en propre des ressources nécessaires ou la disponibilité assurée de ressources locales et leur transformation par leur propriétaire ou leur usager. 

Hiérarchisation des formes d'autonomie?

Certes, l'autonomie autonome est préférable à l'autonomie d'opportunité mais n'y voyez pas une forme de supériorité.

Ce qui est supérieur, en tout temps et en toutes choses, c'est la capacité de s'adapter aux différents contextes et de disposer du savoir pour le faire.

Charles Darwin (1809-1882) a développé la Théorie de l'Évolution qui statue, contrairement à l'opinion populaire, que ce n'est pas le plus fort qui survit mais le mieux adapté.

En ce sens, le prévoyant peut très bien pratiquer l'autonomie d'opportunité s'il est capable de passer à l'autonomie "autonome" quand les circonstances le commandent. 

Je me livre souvent à l'exercice qui consiste à me demander ce qui serait disponible en cas d'effondrement civilisationnel, peu importe sa cause, ou même en cas d'effondrement localisé qui rendrait l'accès à certains produits ou certaines matières premières impossible ou extrêmement coûteux.

Il y a le cas de mon dentifrice, certes. Mais il y a aussi le cas des aliments, des épices, des herbes, des breuvages, moi qui suis un aficionado du café... Il y a les matériaux de construction qui sont en question et par dessus tout, l'énergie, l'élément le plus fondamental de l'activité humaine.

C'est dans les aspects "autonomie d'opportunité" que j'identifie notre niveau de vulnérabilité familiale. Je ne peux pas pallier à tout non plus mais sachant ces faiblesses, quand j'ai le temps et l'occasion, je développe mon savoir faire afin de l'utiliser quand j'aurai besoin.

J'ai un ami avec qui j'ai des divergences sur la préparation. Je lui parle toujours de "do it yourself", il me parle toujours de faire faire! Ses raisons? Elles sont logiques: "mon temps mis à faire moi-même me rapporte moins en économie que le temps que je passe à travailler et à gagner de l'argent".

Argument imparable. Il a raison! Il a raison mais à une seule condition: c'est de savoir faire lorsque vient le temps où on ne peut plus faire faire. Et c'est précisément une condition qu'il remplit allègrement: je n'ai jamais rencontré de personne plus polyvalente et expérimentée dans différents domaines que lui. Que demain matin la civilisation s'effondre, il sera parmi les mieux adaptés aux nouveaux paradigmes de la vie et de l'économie.

Toutefois mon ami a les moyens et la liberté de choisir sa manière de se préparer, ce qui n'est pas le cas de tout le monde et certainement pas le mien. 

Au fond, faire la distinction entre l'autonomie d'opportunité et l'autonomie autonome, ce n'est jamais autre chose que d'appliquer la fameuse maxime "deux c'est un et un c'est zéro" car il s'agit de s'assurer que nos pratiques d'autonomie sont réellement un "deux" plutôt qu'un "un" qui se tarira si les conditions exogènes de notre préparation venaient à changer.

En définitive, assurez-vous que votre plan de prévoyance ne repose pas seulement sur l'opportunité et que vous avez une part importante d'autonomie "autonome" au moins comme solution de remplacement des opportunités.

Commentaires

Amazone a dit…
article fort intéressant. Je me suis déjà posée ce genre de question il y a un moment. Je peux dire que j'étais une autonome d'opportunité et je m'adaptais en fonction du moment. mon vécu m'avait appris à le faire. J'ai observé mon homme, lui est un autonome autonome qui s'adapte à toute situation et est capable de vivre et manger avec un rien mais c'est tout de même moi la "spécialiste débutante" en jardin bio permaculture!!!^^ Du coup, je réalise chaque jour, qu'il me faut apprendre et m'entrainer. Pour une grosse fainéante comme moi, j'essaie de trouver chaque jour une raison de me faire bouger^^. J'en ai trouvé. Par exemple , en apprenant maintenant à cultiver des légumes , des fruits chez moi, cela me permettra de ne pas bouger pour aller me chercher à manger, j'aurai juste à tendre la main pour me servir!!!!^^ bref, l'autonomie d'opportunité est sympa quand nous vivons dans un monde "normal", j'ai moi même fait les poubelles pour manger et Dieu sait comme elles sont remplis tant nous avons mais effectivement, le jour où il n'y aura plus rien, les poubelles seront vides et les autonomes d'opportunité deviendront des zombies sans foi, ni loi et ils seront nombreux malheureusement.
FoeverWinter a dit…
Bonjour,

De par ma formation Universitaire en Sciences Sociale et ma curiosité des volets éclectique de la race humaines, je m'intéresse et butine tout ses regroupement sociaux. Dans mon pélerinage de ces differente sphère sociala, Vic aporte un point important qui commence aussi à rejoindre les plus hautes classes sociales, le ratio rentabilité du savoir faire, le faire faire et le faire soi-même. Depuis déjà deux décennie j'observe lentement une montée de popularité du mouvement écologique minimaliste vers les hautes spères sociales. Il y a 10 ans, ils étaient vert parce que c'étais "IN" et "Trendy" et de tes conversation écologiques on te voyait comme art artiste excentrique. Aujourd'hui, l'écolo minimaliste est devenu une nécessité à se préparer au temps de vaches mègre d'un système désuet créer en période de vache grâce. Eux-mêmes s'inquiètent de leur autonomie à la retraite car devront vivre beaucoup plus longtemps que leur parents. En somme, à mon avis, ce n'est qu'une question de temps avant de voir le faire à partir de son savoir faire être une nécessité pour tous.
Vic Survivaliste a dit…
Merci Amazone, et je suis content que tu aies compris que je ne condamne pas l'autonomie d'opportunité, elle est importante et tant qu'elle fait partie du panorama, il serait tout bonnement con de ne pas s'y livrer.

Mais l'important, comme je le soulignais, c'est d'être adapté aux circonstances.
Vic Survivaliste a dit…
Bonjour FoeverWinter,

Je pense comme toi que nous vivons au dessus de nos moyens économiques réels et au dessus de nos moyens écologiques.

Une nécessaire réduction du niveau de vie s'imposera d'elle-même, malheureusement, du fait de la difficulté croissante d'accéder à des ressources à bas prix.
Anonyme a dit…
C'est exactement dans ce labyrinthe que je me retrouve souvent, à essayer de coller à cette logique que tu décrit très bien :

« le prévoyant peut très bien pratiquer l'autonomie d'opportunité s'il est capable de passer à l'autonomie "autonome" quand les circonstances le commandent. »

C'est aussi pour cette raison que j'ai de la difficulté à investir autant dans un système de panneaux solaires. Aussitôt qu'il y a un bris, tu est cuit et doit passer à l'autonomie « autonome » alors que tu n'y était pas prêt. La préparation doit combler ça justement.

Bref il faut penser à tout...

Très bon article!
Vic Survivaliste a dit…
@ResilienceQuebec:
Oui tu mets le doigt sur la question délicate de l'autonomie et c'est pourquoi je préconise la redondance des systèmes, tant en quantité qu'en profondeur.

L'essence de l'éclairage c'est produire de la lumière, les ampoules électriques sont parfaites mais en cas de pépin d'électricité, la redondance en profondeur nous amène à l'éclairage à l'huile, au suif, au corps gras, enfin, ce que les ancêtres utilisaient.

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